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Réalité virtuelle et journalisme : une révolution qui pose question

« C’est LE sujet de discussion en ce moment ». Ce reporter de l’Obs qui a couvert les plus importants conflits du Moyen Orient ne mâche pas ses mots. Plus immersive, plus réelle, plus puissante, la réalité virtuelle repousse les limites du journalisme traditionnel et révolutionne le traitement de l’information. Jusqu’à poser des questions fondamentales sur la place même du journaliste, le rôle des médias et celui du spectateur.

Une immersion totale, une empathie décuplée

Vous entendez parler du conflit israélo palestinien depuis toujours. Mais imaginez un instant marcher à proximité de la bande de Gaza. Soudain, vous entendez un bruit assourdissant sur votre droite : une voiture vient d’exploser. Autour de vous, c’est soudain le chaos. Des gens crient, courent, pleurent. Vous êtes au cœur du drame. Bienvenue dans votre journal télévisé 3.0.

il s’agit de faire vivre aux gens quelque chose de physique

Ce sentiment d’immersion totale est l’apport fondamental de la réalité virtuelle au journalisme. Des productions comme Project Syria, par la désormais célèbre Nonny de la Pena, ou Welcome to Aleppo par Ryotfoundation, vous transportent directement dans des zones sinistrées. Comme l’affirme Nonny de la Peña dans son TED talk, « il s’agit de faire vivre aux gens quelque chose de physique. C’est la principale évolution par rapport au journalisme traditionnel : ressentir réellement ce qui se passe sur place ».

Conséquence de cette immersion totale, la distance vis-à-vis de l’information qui peut subsister avec les médias écrits ou télévisuels classiques devrait voler en éclats : en être plongé au cœur de l’action sans possibilité de distraction donne une autre dimension à l’implication personnelle.

« Lors du projet Hunger in L.A, beaucoup de gens s’agenouillaient, tentaient d’aider cette personne qui n’était pas vraiment là. Beaucoup sortaient de l’expérience en larmes », évoque Nonny de la Peña. Il semble alors légitime de penser que les sentiments de solidarité, de compassion ou encore d’aide aux victimes pourraient dès lors être décuplés par la réalité virtuelle.

Objectivité ou effacement de la figure du journaliste ?

La réalité virtuelle impose de nouveaux standards de prises de vue qui vont révolutionner la manière dont nous percevons les images. Ainsi, dans son interview pour Mediatype.be, Raphaël Beaugrand, rédacteur en chef d’Okio Report explique qu’avec la réalité virtuelle, « les plans doivent être plus longs que la durée classique de trois secondes, afin de laisse au spectateur le temps d’explorer. D’autre part, il n’y a plus d’artifices comme les plans de coupe. On se rapproche d’une forme d’objectivité. »

En se déplaçant à 360° et en observant la réalité du terrain, l’utilisateur se voit en effet conférer une forme de liberté dont il ne disposait pas jusqu’alors. Dès lors, dans ce qui s’apparente presque à de la téléportation à peu de frais, peut-on encore réellement parler de journalisme ? Cette autonomie nouvelle du spectateur/utilisateur ne va-t-elle pas tendre à redéfinir le rôle fondamental du journaliste, à savoir proposer un point de vue ?

la réalité virtuelle impose de nouveaux standards de prises de vue qui vont révolutionner la manière dont nous percevons les images

À l’instar de Raphaël Beaugrand, de nombreux journalistes mettent en avant la plus grande objectivité autorisée par la réalité virtuelle. Mais comme le souligne ce reportage diffusé sur Arte, « si l’image donne l’impression d’apparaître sans artifice sous le masque virtuel, elle est, comme toute production journalistique, le résultat de choix lors du tournage et du montage. »

Ce sentiment d’indépendance vis-à-vis du point de vue du journaliste est donc à prendre avec des pincettes. La maîtrise technique encore balbutiante à l’heure actuelle se démocratisera logiquement dans les années à venir. Le contrôle croissant des environnements créés et du traitement de l’information sous cette forme pourrait en être un corollaire.

La réalité virtuelle : une opportunité, mais aussi une responsabilité !

Bien que la réalité virtuelle introduise une révolution technique majeure, les professionnels insistent sur le fait que le journalisme devra continuer à se baser sur ses deux piliers historiques, que sont le storytelling et l’intégrité journalistique.

Comme l’indique Fergus Pitt, du Tow Center for Digital Journalism dans la Columbia Journalism Review, « au delà de la qualité visuelle de l’expérience ou des changements de terminologie, on recherchera toujours avant tout une très bonne histoire ». Un exemple illustré par le reportage du New York Times « The Displaced », pour lequel le journal a distribué plus d’un million de Google Cardboards à ses lecteurs.

Il est encore trop tôt pour déterminer l’ampleur de l’impact de la réalité virtuelle sur la profession de journaliste. Le faible nombre de reportages effectués pour le moment, ainsi que leur audience encore limitée, incitent à la plus grande prudence. Mais il n’en est pas moins clair que nous sommes les spectateurs privilégiés d’un tournant majeur de l’histoire des médias. Devrons-nous également en être les gardiens ?


À propos de l'auteur
Consultant en communication et concepteur-rédacteur, Yacine Kouhen coache managers et speakers d’organisations européennes et internationales (Banque mondiale, TED Talks), ainsi que d’entreprises multinationales (Bayer, Linklaters).

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