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Enseignement : la révolution visuelle d’Alberto Alemanno

Alberto Alemanno-®HEC-Paris

Il fait partie de ces jeunes professeurs que tous les étudiants rêveraient d’avoir : brillant, passionné et toujours à l’affût de nouvelles méthodes d’enseignement. De passage à Bruxelles avant un cours à HEC Paris et un master class à la NYU School of Law, Alberto Alemanno, professeur de droit et spécialiste en politique et démocratie européenne, nous parle de didactique, de son MOOC et nous révèle comment l’image peut être un vecteur de progrès dans l’enseignement.

 

Rentrons dans le vif du sujet : quelle est ta vision de l’enseignement et la place du visuel en son sein ?

 Si l’on y réfléchit, à l’échelle de l’histoire, il est intéressant d’observer que l’enseignement est l’industrie qui s’est le moins adaptée aux changements de la société. Le mode d’enseignement dominant aujourd’hui est le même qui était utilisé par Platon ou Socrate : ils entraient dans une salle de cours, diffusaient leur savoir à des élèves assis devant eux, qu’ils évaluaient par la suite et qui n’étaient que dans une très moindre mesure capable de questionner le professeur, encore moins de l’évaluer. Et plus de 2000 ans après, rien n’a changé, ou très peu.

Toute cette approche commence à être remise en cause : on sait par exemple qu’il n’est pas bon pour le développement psycho-physique de rester assis pendant six heures. On apprend plus si on est debout, si on interagit et si au lieu d’écouter, on fait. Et il est extrêmement enrichissant que les élèves évaluent aussi les professeurs. Malgré la révolution technologique que l’on vit avec l’explosion d’Internet et l’accès à une manne d’information gigantesque, on continue à répéter des choses qui n’ont plus lieu d’être. Ceci est fondamentalement contre-intuitif.

À mon sens l’utilisation plus amplifiée du visuel et de l’image est l’un des outils qui nous permettra de révolutionner peu à peu cette méthode d’enseignement très classique basée essentiellement sur les mots et l’écrit.

 

C’est cette réflexion qui t’as conduit créer un MOOC sur l’Europe à HEC Paris?

 Entre autres, oui. Le monde académique vit souvent dans une tour d’ivoire, réfléchit à des grandes idées sans être guidé par les besoins de la société. Je cherche donc à combler cette lacune. Le MOOC est venu de ce désir : c’était vraiment l’opportunité de transformer un cours classique en quelque chose de beaucoup plus accessible. Les résultats ont été très encourageants en 2014, non seulement plus de 100 000 participants ont pris part au cours, mais 40% d’entre eux provenaient de pays non européens.

 

Un MOOC est essentiellement basé sur du visuel, par opposition à un enseignement traditionnel basé sur l’écrit. Comment as-tu utilisé cet composante et qu’est-ce qu’elle t’a apporté ?

 Effectivement, le visuel est clé. On déplace le curseur du monde de l’écriture et de la conversation orale dans une salle de cours vers le monde du visuel. La technique que l’on utilise a été développée par Larry Lessig, professeur à la Harvard Law School, et consiste à faciliter la compréhension de l’auditoire en utilisant une image associée à chaque concept

Les images passent derrière l’orateur toutes les dix à quinze secondes en moyenne et offrent des repères visuels constants. Bien entendu, le choix de cette image n’est pas facile : elle ne doit pas refléter exactement ce que je dis, vu que c’est un contenu qui peut parfois être relativement technique. On doit donc faire constamment un gros travail de simplification, de choix du concept à illustrer.

 

Sur un public aussi vaste, s’étendant sur plusieurs continents, il ne doit pas être évident de trouver des images parlant à tout le monde de la même manière…

 D’un point de vue didactique, le défi consistant à créer un référentiel compréhensible par tous est énorme car on fait face à une grande diversité culturelle et géographique… La façon dont on a adressé ce problème au sein du MOOC a été d’utiliser plusieurs images susceptibles de provoquer les mêmes réactions au sein de publics différents. Par exemple si je parle de transports ferroviaires, on utilisera des visuels adaptés à différents types de pays, car l’image d’un TGV ne parle pas forcément à tout le monde.

 

Outre le MOOC, tu donnes également beaucoup de cours et de conférences. Récemment, tu as été invité à délivrer un TED Talk et as participé au CrowdSourceWeek… Comment utilises-tu l’image comme vecteur de communication dans ces contextes ?

 L’approche dominante dans le monde académique, notamment dans les sciences humaines et sociales, est une approche écrite. On va avoir énormément de slides Powerpoint remplis de texte… Il est très difficile de basculer dans un monde seulement visuel : dans le domaine juridique, tu as besoin de repères écrits. Il s’agit donc de trouver la juste balance entre transmettre un savoir juste et précis tout en « charmant » l’auditoire, ce qui n’est pas évident du tout. Pour ce faire, j’ai développé une méthode, toujours inspirée de Lessig, qui consiste à alterner image et texte. Et lorsque j’utilise des mots, je n’en utilise jamais plus de 3 ou 4, en jouant beaucoup avec les contrastes.

 

Ton approche didactique est plutôt novatrice : tu es jeune, tu cherches sans cesse de nouvelles manières de faire passer tes messages. Es-tu es un cas isolé ou considères-tu plutôt faire partie d’une tendance générale vers un enseignement plus visuel et interactif ?

À vrai dire, le monde académique continue à être très rétif à l’innovation, que ce soit aux États-Unis, en France ou même en Asie, comme j’ai pu le découvrir en tant que professeur visiteur à l’Université de Tokyo. Il y a une forte tendance à décrédibiliser la recherche et l’enseignement qui ne répondent pas aux critères classiques : on paye un prix important lorsque l’on veut s’éloigner de la tradition, ce dont j’ai pu faire l’expérience lors de la sortie du MOOC. L’utilisation des images existe mais reste minime.

Autre chose que j’ai notamment appris grâce au MOOC : nous ne sommes pas éduqués au visuel. Si l’on met à part les études d’art ou de communication, on constate que le monde de la médecine, de l’économie, et plus généralement des sciences disons dominantes n’est pas familier à cette approche. Et le fait de ne pas avoir reçu cette éducation renforce notre tendance à rester dans le monde écrit. Le monde des réseaux sociaux dans lequel je passe une bonne partie de mes journée afin de faire circuler mes contenus et idées est en train de changer cela.

 

Merci d’avoir partagé ces réflexions ! Un dernier conseil éventuel à donner à tous ceux qui comme toi sont amenés à transmettre un savoir technique ?

 Keep it simple and visual, comme ils disent en anglais !

 

Propos recueillis par Yacine Kouhen pour iStock by Getty Images


À propos de l'auteur
Consultant en communication et concepteur-rédacteur, Yacine Kouhen coache managers et speakers d’organisations européennes et internationales (Banque mondiale, TED Talks), ainsi que d’entreprises multinationales (Bayer, Linklaters).

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